L’Arménien (Thriller, Nuits Nantaises)

L'arménien, collection nuits nantaises.
L’Arménien, thriller de la collection Nuits Nantaises, parution juin 2017.

Nantes, 22 décembre 1989. Le cadavre de Luc Kazian, dit l’Arménien, est retrouvé en forêt de Touffou. Deux balles dans la peau, et partiellement calciné. Assassiné. Mais par qui?
Et qui était vraiment l’Arménien?
Un trafiquant de cocaïne notoire, comme le pense l’inspecteur Greg Brandt ?
Un copain de virées avec qui écumer les bars et draguer les filles, comme le voit Bertrand, son premier et peut-être unique ami ?
Un jeune orphelin perturbé, mais à l’esprit vif et éveillé, comme le pense Françoise de Juignain, sa psychiatre depuis 20 ans ?
Rien de tout cela, bien plus encore ?
De la place Graslin au Château des ducs de Bretagne, des ruelles pavées du quartier Bouffay aux bars à hôtesses du quai de la Fosse, des pavillons de Rezé aux immeubles de Bellevue, Carl Pineau fait revivre dans ce thriller noir toute l’ambiance du Nantes des années 80.

Extraits:

Journal Ouest-France, le vendredi 22 décembre 1989
Macabre découverte dans la banlieue de Nantes :
Hier, la dépouille mutilée d’un jeune homme de 25 ans a été exhumée en forêt de Toffou. Entraîné par son chien vers la sépulture, c’est un promeneur qui a donné l’alerte. Le corps, partiellement calciné, présentait des traces de lacérations et deux impacts de balles.
La victime a été identifiée comme étant Luc K…, connu de la justice sous le pseudonyme de l’Arménien. Les enquêteurs ont indiqué qu’ils le soupçonnaient d’être lié à un trafic international de drogue.
L’inspecteur Brandt de la Police Judiciaire s’est déclaré à ce stade incapable d’établir la date exacte de la mort. Une autopsie a été ordonnée par le procureur général pour déterminer les circonstances du décès.
La piste s’oriente vers un règlement de comptes du milieu nantais…

Dans le coaltar ce matin là, je m’efforçais de rester concentré sur la permanente de Madame Bourgeois, à la fois amusé et agacé par son sempiternel chuintement verbal sur l’augmentation de la délinquance, lorsque c’était soudain tombé de sa bouche :
— Mais dites-moi, Bertrand, fe n’est pas l’un de fos habitués dont parle la rubrique Faits Difers ?
La vieille rombière avait postillonné tous azimuts. Je jetai un coup d’œil au titre de l’article : Macabre découverte dans la banlieue de Nantes. Une vive douleur me dézingua l’estomac, je lui arrachai le canard des mains et me précipitai vers l’accueil. Je dépliai les feuilles sur le comptoir. L’article se trouvait en page trois.
— Bordel, c’est pas vrai !
J’étais infoutu de dire autre chose, l’image du corps putride de Luc fit irruption dans ma tronche : son cadavre en décomposition, son visage dévoré par les vers… Les flashes défilaient à vitesse grand V. Je m’agrippai à la caisse enregistreuse, jetai un regard désespéré vers l’enseigne l’Hair du Temps, accrochée à une poutre, puis je pris une longue inspiration.
À l’autre extrémité du salon, Saïda me dévisageait. Je n’avais jamais vu ma stagiaire aussi pâle. Une grosse larme roula sur sa joue, elle l’effaça d’un revers de main. Au prix d’un terrible effort, je rejoignis la vieille et redonnai du volume à sa coiffure.
— Tout le monde cherche Luc depuis des semaines… Mais le retrouver comme ça… dans un tel état…
La vieille peau haussa les épaules puis poursuivit son baratin.
— Fous fous rendez compte, une telle fiolence, f’est à peine croyable… fes hordes de fibiers de potenfe fifent au milieu de Nantes… fa fait froid dans le dos.
J’attrapai mon peigne d’une main paludique, un nœud s’était installé dans ma gorge, j’aurais voulu me tirer en courant. Me replier sur moi-même ou remonter le temps. Mais cette saloperie d’horloge ne s’arrête jamais.
Je scrutai mon reflet d’un mètre soixante dans le miroir : mon crâne chauve depuis l’âge de six ans, mon regard bleu ciel, naguère dévastateur, surplombant aujourd’hui deux poches rougeâtres, mes larges épaules qui se voûtaient d’année en année, effaçant des pectoraux autrefois gonflés, et enfin mon ventre camouflé sous une chemise en jean que je laissais flotter sur mon Lévis. Ma déchéance physique me débectait.
— Bertrand ! fous m’écoutez ou quoi ?
— Bien sûr, Madame Bourgeois, je suis tout à vous.
Elle plissa des yeux.
— Je difais qu’il faudrait une politique beaucoup plus féfère avec fes gredins, fous êtes d’accord, mon petit Bertrand ?
— Vous avez parfaitement raison, beaucoup plus sévère…
La rage contre mon manque de fierté me donna la gerbe, je bâclai la coupe de la vieille, qui se révolta devant la facture. Sans admettre le raté, je lui offris sa couleur platine : quatre-vingts francs de foutus à la décharge. Elle pinça le bec, déposa une pièce de cinq francs pour le shampoing à l’attention de Saïda, puis quitta le salon sans un mot.
À peine la porte refermée, je me retournai vers ma stagiaire.
— Tu peux y aller, j’ai plus besoin de toi. Sois là demain matin dès huit heures, j’ai des rendez-vous par-dessus la tronche.
Ses fins sourcils s’arquèrent de surprise mais elle ne bougea pas. À bout de nerfs, je dus encore gueuler.
—  J’t’ai dit de te casser ! Prends tes bakchichs et va t’acheter un Mars ! Luc, c’était mon meilleur ami ! Alors, dégage ! Je veux plus voir personne.
Saïda réagit cette fois au quart de tour, pivota et se précipita dans la réserve. Moins d’une minute plus tard, elle réapparaissait avec son sac en cuir en bandoulière. Au passage, elle tendit la main vers le cendrier sur le comptoir pour rafler ses pourliches. Puis elle sortit en m’expédiant un regard noir.
Je griffonnai un message bidon, Absent pour cause d’urgence, que je placardai sur la porte en verre de l’entrée. Dehors, une fine brume enveloppait les bagnoles stationnées le long du trottoir. À deux jours de Noël, le planning était plein : je me sentais pourtant incapable de finir la journée.
Il était à peine onze heures, j’ouvris un tiroir et récupérai la bouteille de Chivas planquée parmi un tas de vieux Playboys. Je me servis dans une tasse à café sans prendre la peine de la rincer, la brûlure de la première lampée alimenta le feu dans mes tripes.
Après avoir éteint l’enseigne, je me réfugiai dans la réserve. Je m’affalai sur le stock de boîtes de gel qui traînait là depuis trois ans. Une nouvelle rasade de whisky m’apaisa un peu, je sortis un paquet de clopes de ma poche puis allumai une gitane maïs. J’aimais le goût de ce tabac mélangé à celui de l’alcool. Un plaisir de vioc ! Comme de baiser sans plastique.
Assourdies par la porte, j’entendis les paroles du dernier tube de Simple Minds, Mandela days : It was 25 years ago they take that man away … Wipe the tears down from your saddened eyes.
Suivirent les commentaires enthousiastes de l’animateur d’NRJ.
Je luttai contre ces saloperies de larmes, m’enfonçant dans le blues au point d’avoir de la difficulté à respirer. Après avoir éclusé la quatrième tasse, je réussis à penser à Luc vivant : il ne devait pas avoir plus de seize piges la première fois qu’il pénétra dans le salon Apollon où je bossais, rue Crébillon…

Le Silence Pèlerin – Poésie